© Société historique et culturelle du Marigot

Yves Guillet

LES TRÉSORS PICTORAUX DE LA PAROISSE DE SAINT-ANTOINE DE LONGUEUIL

PLAN POUR CETTE PREMIÈRE PARTIE :

A) Introduction

B) Jean-Baptiste Roy dit Audy

1- Saint-Charles Borromée communiant les pestiférés de Milan

2- La Présentation de Jésus au Temple

3- La Vision de Saint-Antoine

4- L’Adoration des Bergers

5- L’Adoration des Mages

C) Louis Dulongpré

1- Portrait de Mgr Pierre Danaut

D) Les « incertains »

1- Saint Charles Borromée

2- Sainte Catherine de Gênes

3- Vision de Saint Antoine

E) Les disparus

1- Louis Dulongpré

2- Louis Dulongpré, fils

3- Jean-Baptiste Roy dit Audy

4- William Von Moll Berczy

F) Conclusion

G) Bibliographie

A) Introduction

La seigneurie de Longueuil a été concédée en 1657 à Charles Le Moyne. S’acquittant bien de son devoir de seigneur, ce dernier la peupla si bien, qu’on compta pas moins de deux cent vingt-trois (223) âmes en 1698, année de l’installation du premier curé. L’érection de la paroisse fut faite par Mgr de Laval, le 3 novembre 1678, tandis que l’érection canonique date de 1698. On trouve à Longueuil une église en bois, dès 1681, une pierre, dès 1727, remplacée par une autre en 1811, et finalement, celle que nous connaissons aujourd’hui, bâtie en 1885-1887.

C’est dans cet édifice de style néo-gothique, dédié à Saint-Antoine-de-Padoue, que nous avons admiré les peintures étudiées dans cet article. Après une présentation des tableaux dus à quelques peintres connus (Roy-Audy et Dulongpré), nous verrons celles qui sont

« incertaines » _ attribuées ou anonymes_ pour enfin exposer brièvement ce que nous savons de celles qui sont malheureusement disparues.

B) Jean-Baptiste Roy dit Audy

Le peintre ayant fait le plus important travail à Longueuil est, sans contredit, Jean-Baptiste Roy-Audy. En effet, on ne lui attribue pas moins de cinq (5) tableaux, sans compter les disparus, identifiés comme suit : Saint Charles Borromée communiant les pestiférés de Milan, La Présentation de Jésus au Temple, La Vision de Saint-Antoine, L’Adoration des Bergers et L’Adoration des Mages.

Toutes, sauf la troisième, ont été très mal « restaurées ». En effet, lors du grand ménage de l’église, on sépara les toiles de leur cadre pour les coller directement sur le mur des transepts, où elles se trouvent aujourd’hui. Les encadrements servent maintenant de cadres de portes entre le déambulatoire et la sacristie, ainsi que dans le sous-sol de l’église. Morisset estime que ces toiles ont été coupées dans le haut et allongées pour leur donner la forme d’un arc pointu. Ce fait est remarquable sur les peintures de 1831 (Mages et Bergers ). Les autres semblent intactes et la Vision de Saint-Antoine a conservé son cadre d’origine. Elle est aussi de forme pointue, mais n’est nullement abîmée.

Chacune de ces toiles est étudiée dans les pages qui suivent.

1) Saint Charles Borromée communiant les pestiférés de Milan

Cette peinture d’environ dix pieds (10’) sur six pieds (6’), est collée sur le mur faisant face à la chapelle de Sainte-Anne. Elle a été acquise le sept juin mil huit cent vingt-deux (7 juin 1822) et n’est pas signée. L’original de ce sujet est une peinture de Pierre Mignard (1612-1695); on peut l’admirer au musée de Narbonne, en France. Un peintre anonyme en fit une copie inversée, acquise vers 1700, par la fabrique de Charlesbourg. Selon Michel Cauchon (1), Roy-Audy aurait pris son modèle sur la toile de De Cherches, qu’on retrouve à Saint-Augustin-de Portneuf. Morisset, lui, estime que la toile de Saint-Augustin serait une copie de Mignard, exécutée par Chantereau (2). Il indique, dans une autre source, qu’une autre copie se trouve à Batiscan, signée, elle, par Roy-Audy (3). Cauchon ne mentionne pas cette dernière. La seule, à part Longueuil, qu’il mentionne, est une toile datant de 1820, à l’église de Grondines.

Ainsi, l’exemplaire de Longueuil aurait eu comme modèle, une copie d’un Mignard, faites par De Cherches. Ce mignard peut-être vu dans le livre de Noppen et Porter, «Les églises de Charlesbourg» (4). Saint-Charles est au centre, avec sa chasuble rouge-orangé et son surplis. Il tient un ciboire dans sa main gauche et une hostie dans sa main droite. Il est entouré de six (6) personnages, des pestiférés à gauche et six (6) prêtres ou « assistants », à droite. Au-dessus, il y a deux (2) petits anges dont l’un manipule un encensoir. Au fond, un arbre se découpe partiellement sur un beau ciel bleu, un peu nuageux. Le paysage architectural est très romain (temple avec colonnades et autres édifices). Trois (3) petits personnages, au-dehors, portent ce qui semble être un civière.

À part le ciel, le fond est très sombre et on ne discerne pas, comme chez Mignard, les arcades de l’édifice. Bref, un tableau bien composé.

(1) CAUCHON, Michel : Jean-Baptiste Roy-Audy, Québec, Ministère des Affaires

culturelles, 1971, 153 pages.

(2) MORISSET, Gérard : Peintres et tableaux, Québec, Éditions du Chevalet, 1937

Tome II, page 67

(3) MORISSET, Gérard : Inventaires des biens culturels, Dossier Longueuil, 1935-1944

(4) NOPPEN, Luc et PORTER, John R. : Les églises de Charlesbourg et l’architecture religieuse du Québec, Québec, Ministère des Affaires culturelles 1972, page 128.

2) La Vision de Saint-Antoine de Padoue

Ce grand tableau (10’4” sur 7’ 1/2”) se trouve dans la sacristie et, contrairement aux autres, il a conservé son cadre doré, aux feuilles de laurier. Selon Morisset (1), il serait signé en bas vers la droite : Audy/Pt. Malgré une minutieuse inspection, il nous a été impossible de vérifier cette affirmation. Il faut dire que le tiers inférieur du tableau est très sombre, probablement à cause de l’emploi du bitume. Toujours dans la même source, Morisset mentionne qu’il s’agit ici d’une copie de De Cherches. Lequel ? On en retrouve cinq (5) au XVIIe et au XVIIIe siècles, peintes en 1742 et qu’on peut voir à Saint-Augustin-de-Portneuf.

Ce tableau a été acquis en 1822; lors de l’assemblée des marguilliers, le sept juin de cette année-là, le curé Chaboillez demanda à l’assemblée si elle était d’avis : «de recevoir les trois (3) tableaux qu’il avait recommandés et que Maître Jean-Baptiste Roy-Audy était venu poser la semaine précédente». L’assemblée a résolu, à l’unanimité, de les accepter et de les lui payer la somme de quatre-vingt-dix (90) livres, cours actuel, qui lui a été comptée sur-le-champ, pour laquelle il a donné un reçu, qui a été déposé au coffre-fort. L’assemblée lui a de plus abandonné les anciens tableaux, sur lesquels il avait compté les nouveaux, comme étant trop vieux et ne pouvant être réparés (2).

Les comptes pour l’an 1822 mentionnent : « payé à Jean-Baptiste Roy-Audy, pour trois (3) tableaux, 2160 » (ancien cours). Les trois (3) tableaux ne sont pas identifiés, mais les historiens de Longueuil, Jodoin et Vincent, écrivaient, il y a quatre-vingt-dix (90) ans, qu’il s’agissait du tableau décrit précédemment, celui-ci et le suivant (3).

Dans cette Vision de Saint-Antoine, le saint est agenouillé à droite, de profil à gauche, figure candide, les bras levés vers le ciel. Au coin supérieur gauche, une Vierge, vêtue de brun et de bleu, assise sur un nuage de fumée, présente un Enfant-Jésus «rachitique» (c’est l’expression de Morisset), tendant un bras vers le saint. Un paysage très sombre, nous montre un arbre au premier plan, à gauche, des montagnes au fond et un petit personnage priant, un peu sous l’horizon, premier tiers, à gauche. D’un gros nuage de fumée, sortent deux (2) petites têtes ailées, en bleu. Le tout donne un tableau très sombre, mais beaucoup plus naïf et personnel, moins «académique» que ceux de l’église.

(1) MORISSET, Gérard : Inventaires des bien de Longueuil.

(2) Cahier des délibérations de la Fabrique de Longueuil, de 1722 à 1839.

(3) JODOIN, Alex et VINCENT, J. L. : Histoire de Longueuil et de la famille de Longueuil, Montréal, Gebhardt-Berthiaume, 1889, page 326.

3) La Présentation de de Jésus au Temple

Ce tableau, non signé et collé sur le mur, face à la chapelle de Saint-François-d’Assise, a été acquis en 1822, comme nous venons de le voir. On en trouve un identique chez les Ursulines de Québec. Celui-là est signé et daté de 1826. Cauchon l’illustre dans son

étude (1). Un autre, signé et daté de 1821, se trouvait à l’église de Varennes, jusqu’à ce qu’il soit « intégré » au Musée du Québec.

C’est un tableau au centre duquel on retrouve le grand-prêtre, tenant l’Enfant-Jésus dans ses bras. Marie est agenouillée dans une position curieuse, vers l’avant, alors que son Fils est plus en retrait. Joseph, avec son manteau et son capuchon brun, suit le prêtre.

Cinq (5) autres personnages, dont un tient un panier de colombes, symbole de paix, admirent la scène. À l’arrière, deux (2) colonnes encadrent une petite abside, dans laquelle on peut voir un texte posé sur un autel. Les colonnes sont droites et simples, de style ionique, alors qu’elles sont torsées sur le tableau des Ursulines. Les tons d’orange et de vert et de brun dominent discrètement le tableau, plaisant par son harmonie générale, malgré une légère maladresse du dessin.

4) L’Adoration des Bergers

Ce tableau-ci, avec le suivant, a probablement été acquis en 1831. En effet, nous trouvons, dans les comptes de cette année, la mention suivante : « payé à Jean-Baptiste Roy, dit Audy, pour les deux (2) tableaux dans le chœur, 1200» (ancien cours). Le treize février de cette année-là, il avait été résolu : « d’autoriser monsieur le curé, à faire savoir à Maître Jean-Baptiste Roy, dit Audy, que les marguilliers acceptent ses propositions pour faire deux (2) tableaux pour le chœur, à raison de vingt-cinq (25) louis chacun et qu’il s’oblige de livrer dans le mois de mai prochain» (1).

Il s’agit, probablement, des deux (2) « Adorations » que nous étudions ici. Alors que Morisset ne fait qu’attribuer celui-ci à Roy-Audy (joli tableau qui me paraît être de Roy-Audy, écrit-il), Cauchon, lui, dans sa liste des œuvres connues du peintre, ne semble pas en douter. Il écrit : « 1831, « Adoration des Bergers », non signé, Saint-Antoine-de-Padoue, église »(2). Toutefois, il ne mentionne pas du tout « L’Adoration des Mages », que nous présentons plus bas.

Cette « Adoration des Bergers», dans la chapelle de Saint-Joseph, n’est pas sans nous rappeler De La Tour ou Rembrandt, car sur le sombre fond ne se détachent que le visage et le vêtement des personnages, dans une lumière « filtrée ». Il n’y a que la Vierge Marie qui soit très éclairée. Elle présente un Enfant-Jésus tout mince, à cinq (5) bergers (à moins qu’un des personnages soit Joseph), penchées vers le petit. Un mouton très statique attend près de l’enfant. La scène semble se passer dans une caverne plutôt que dans une étable. Deux (2) petits anges, encore ici, survolent le groupe. Le même sujet, par

Roy-Audy, se retrouve à Deschambault.

(1) Cahier des délibérations de la Fabrique de Longueuil, 1722 à 1839.

(2) CAUCHON, Michel, op. cit..., page 128.

5) L’Adoration des Mages

Tel que mentionné plus haut, ce tableau a été acquis en 1831. Attribué à Roy-Audy par Morisset, Cauchon n’en dit mot. Il se trouve à la chapelle de la Vierge Marie. On remarque la même facture que le précédent : même « texture » du sol, même Jésus maigre, même couleurs des vêtements. On peut donc croire qu’il s’agit d’un des deux (2) tableaux pour lesquels la Fabrique a payé Roy-Audy, en 1831. Ce dernier a d’ailleurs peint, en 1821, un sujet analogue, qu’on peut admirer à Deschambault.

Il est composé comme suit : à gauche, un Saint-Joseph coupé en deux (par le peintre ou le « spécialiste en restauration » ?) ; à côté, une Sainte-Vierge debout vêtue d’un vêtement blanc, d’un manteau bleu et d’un «châle» brun-rouge, tenant un Enfant-Jésus, très maladroitement peint. Les trois (3) Mages présentent les cadeaux avec beaucoup de modestie et de réserve. Deux (2) autres personnages, à l’extrême droite, les accompagnent. Au premier plan, sur le sol, une amphore, contient probablement de la myrrhe. On devine, au-dessus de la Vierge, les planches de l’étable, près desquelles on croit voir des nuages éclairés par la gauche. À l’arrière des Mages, un ciel de couchant est peint, bleu foncé en haut, jaune-orangé en bas. Un tableau agréable, certes, mais un peu gauche dans certains détails.

C) Louis Dulongpré

1) Portrait de Mgr Pierre Denaut

Mgr Pierre Denaut a été curé de Longueuil, de 1789 à sa mort en 1806. Toutefois, losrqu’il a été nommé évêque de Québec en 1797, il a décidé d’administrer son évêché sans quitter ses paroissiens de la rive Sud de Montréal. C’est cet attachement à ses

« ouailles » que Louis Dulongpré a voulu traduire dans le portrait empreint de bonhomie qu’il a fait du bon gros évêque. Ce tableau, situé dans la sacristie avec les deux (2) suivants, mesure 3’ sur 2’3” et n’est pas signé. Il a dû être peint vers 1800-1805.

On retrouve monseigneur, assis, légèrement de côté, sur un fauteuil rouge. La pose est aisée et met en évidence la corpulence du personnage, notamment par le vêtement. Le curé porte une aube blanche, couverte, sur le haut du corps, par un surplis noir. Sur sa poitrine, une croix, présentée volontairement de face. L’évêque, étant un peu de côté, souligne le caractère religieux du tableau, l’autorité de Dieu. Sa main gauche est posée sur son aube, alors que sa main droite, baguée, tient un livre à couverture rouge.

Ce portrait, beaucoup plus que certains autres du même peintre, notamment le vêtement représentant l’abbé Antoine Girouard, de 1926, au Musée du Québec, nous illustre un personnage à trois (3) dimensions, plus réel et non collé à la toile.

Dulongpré a peint, à plusieurs reprises, Mgr Denaut. Morisset cite trois (3) portraits de l’évêque : un (1) au séminaire de Nicolet (illustré dans « Peintres et Tableaux », tome I), un (1) chez les dames de la Congrégation Notre-Dame, à Montréal, et un (1) à Longueuil. Celui de Nicolet y est-il encore ? Nous l’ignorons, n’ayant pu vérifier le fait. De toute façon, il nous semble que le séminaire n’est plus dans le magnifique édifice, dessiné par l’abbé Jérôme Demers, qui loge maintenant l’Institut de la Police. Le tableau des dames de la Congrégation Notre-Dame n’y est plus. Nous avons vérifié le fait auprès de Sœur Emma Chicoine et elle nous a dit qu’il avait été laissé à un collectionneur (Raymond Denaut), il y a environ cinq (5) ans. Le département d’histoire de l’art de l’université de Montréal, possède, dans ses collections, une diapositive d’un autre portrait qui appartenait aux messieurs de Saint-Sultpice et qui se trouve dans le grenier du vieux séminaire du même nom; il faisait partie d’une exposition présentée à cet endroit, à l’été 1973, avec nombre d’autres, notamment ceux d’Arthur Guindon. Est-ce le même que celui de Nicolet, recensé par Morisset, il y a quarante (40) ans ? C’est possible. Est-il encore dans le grenier du séminaire ? Nous le présumons, mais dans quel état ?

D) Les « incertains »

Pour ce qui est des tableaux, nous n’avons trouvé aucune documentation historique. Le cahier des délibérations de la Fabrique Saint-Antoine-de-Longueuil, couvrant les années 1732-1778, est disparu ou a été détruit. Donc, aucune référence à la source. Il semblerait qu’ils soient plus anciens que ceux présentés jusqu’ici.

1) Saint-Charles Borromée

Attribué, par Morisset, à Jean Jacquiès, dit Leblond, ce portrait, non signé, proviendrait, selon lui, de l’ancienne chapelle de Charles Le Moyne, seigneur de Longueuil. Sur quoi se base-t-il pour affirmer cela ? Nous l’ignorons. D’autres se sont posé la question, à savoir s’il ne s’agirait pas là d’un portrait modelé sur Le Moyne lui-même. Nous ne le croyons pas. Qui pourrait nous le prouver ? Personne. De toute façon, les portraits de Saint-Charles Borromée présentent tous un personnage au nez long et crochu, comme celui-ci. Charles Le Moyne était-il attifé d’un nez semblable ? Des fouilles archéologiques, sous la rue Notre-Dame (où il a été inhumé, en 1685, sous une des chapelles de l’église Notre-Dame du temps), nous l’apprendrait peut-être…

Dans ce tableau, de 3’71/2”, nous voyons le saint, de profil, à gauche, debout devant un autel, sur lequel sont posés une barrette rouge vif, un livre ouvert appuyé sur la base enveloppée d’un crucifix. Il a les mains jointes, très osseuses, comme son visage d’ailleurs, et regarde vers le crucifix, derrière lequel proviennent des rayons lumineux .

Ce personnage, aux traits tirés, au visage tourmenté (yeux étirés, nez croche, pommettes osseuses, profondes rides, profil presque oriental), il est vêtu d’une cape rouge vif, recouvrant un surplis très marqués, qui nous dissimule une grosse taille. Est-ce cette image sévère que les habitants avaient de leur seigneur ?

2) Sainte-Catherine de Gênes

Non signé, ce tableau aurait été attribué, par Morisset, à Jacquiès, dit LeBlond. Il mentionne de plus, que c’est l’art de celui qui a peint les tableaux du retable de l’hôpital général de Québec. Encore là, nous n’avons pu vérifier cette affirmation. On peut répéter les mêmes commentaires que précédemment, concernant l’identification du personnage peint, à sa possible ressemblance avec Catherine Primot, épouse du seigneur.

À nouveau, nous avons un tableau agréable, mais gauche dans certains détails, dénotant un manque de maîtrise dans l’art du portrait. Dans ce sens, il faut remarquer le ventre proéminent de la sainte, ses mains tendues, son bras gauche mal défini, au niveau d’une épaule trop basse. La sainte est au centre vêtue d’une robe blanche, d’un surplis rouge vif et d’un manteau en soie et en hermine. Avec un visage blanc, sa tête ronde est coiffée d’une couronne dorée, faite comme celles qui sont déposées sur le livre brun qu’elle tient avec sa main gauche. Sa main droite porte un sceptre. À côté d’elle, un petit vieillard barbu, aux traits un peu semblables à ceux de Saint Charles Borromée, qui lui tend, d’une main, un vieux chapeau pour demander l’aumône, l’autre main tenant un bâton. Une ample chemise laisse à découvert un bras aux tendons évidents _ autre gaucherie _ et un manteau brun couvre le reste du corps. À l’arrière-plan, une balustrade nous sépare d’un pays verdoyant et légèrement valonneux, avec des arbres, dont l’un nous rappelle le groupe des Sept.

3) La Vision de Saint-Antoine

Un tableau assez marginal, en dehors du fait qu’il soit situé dans l’escalier du jubé _ que cette Vision de Saint-Antoine _Il mesure 6’9” sur 5’4”, n’est pas signé et est en fort mauvais état, l’escalier étant très humide et froid en hiver. Morisset estime qu’il provient de l’ancienne église de Longueuil _ ce qui est assez évident, mais laquelle ? _ et qu’il paraît être du même peintre que les deux (2) précédents, Jacquiès, dit Le blond. Cette attribution n’est pas certaine. Toutefois, des rapprochements peuvent être faits avec la Sainte Madeleine de Cap-de-la-Madeleine, datant de 1720 et illustré dans les Musée du Québec (1). Par exemple, on peut citer : les trois (3) petits anges, la croix longue et plate, le crâne, le livre ouvert. Mais cela s’arrête là. Pour le comparer aux deux (2) tableaux précédents, aussi attribués à Jacquiès, dit Leblond, on remarque chez ce Saint Antoine et chez les petits anges, les mêmes yeux étirés que chez le vieillard de Sainte-Catherine et chez Saint Charles Borromée. Cela suffit-il pour regrouper sous le pinceau du même artiste, ces quatre (4) tableaux ? Nous ne croyons pas, mais la démarche n’est certes pas gratuite.

François-Marc Gagnon prétend que le visage du saint a ici été refait. Cela n’aide pas à l’identification du tableau, si son affirmation est vraie. Il a mentionné, comme auteur possible, le père François, qui d’ailleurs fait un tableau du même sujet, pour l’église de Deschambault, mais ce dernier est d’inspiration différente. Harper (1) attribue un tableau de Longueuil au père François. Mais lequel ? Celui-ci ou celui de la sacristie, au sujet duquel Morisset a fait un rapprochement avec un père François de même sujet, à l’église de St-Pierre-de Montmagny (2). Celui de la sacristie est sans aucun doute un Roy-Audy dans l’esprit de Morisset. Mais dans l’esprit de Harper, peut-il être un François ?

Sur celui de Longueuil, dans l’escalier du jubé, on y voit un Saint Antoine agenouillé à gauche, vêtu de l’habit brun des Récollets. C’est un gros personnage au visage pâle, ce qui porte à croire qu’il a été retouché, avec un bras droit très court, le long du corps et un bras gauche tendu vers la Vision de l’Enfant-Jésus. Les mains du saint sont très grosses. Par terre, il y a une corde de soutane, une croix, quelques roches, une fleur, une chute d’eau sortant d’un rocher, sur lequel on trouve un crâne posé sur un livre ouvert et un papier roulé. Dans le coin droit, vêtu d’une légère écharpe rose, un Enfant-Jésus gras. Dans son nuage de fumée, trois (3) petits anges mal dessinés, encadrés d’ailes bleues et roses.

(1) BOULIZON, Guy : Les Musées du Québec, Montréal, Fides, 1976, tome I, page 151.

(2) HARPER, J. Russel : Early painters and engravers in Canada, Toronto, University of Toronto Press, 1970, page 119

(3) MORISSET, Gérard : La peinture traditionnelle au Canada français, Montréal,

C… F…., 1960, page 39.

Au fond, un paysage montagneux, aux tons verdâtres différents, un bel arbre, presque « romantique », dentelé par ses feuilles, et enfin, un ciel clair. Bref, nous avons un tableau de facture très naïve, avec les gaucheries et les spontanéités que cela comporte, mais intéressant par son style étrange.

On peut voir deux (2) autres toiles sur les murs de l’église. Et encore, sont-ce des toiles ou des dessins effectués sur les murs ? Il est difficile de le dire. Elles semblent représenter une Mort de Saint Antoine et un Miracle de Saint Antoine, mais nous n’en sommes pas certains.

De style beaucoup plus « baroque » (?) « italien » (?) que les autres, elles ont probablement été exécutées lors de la construction de l’église, vers 1887, des dessins semblables ornant la coupole de la croisée des transepts. Nous en avons présenté les photographies en annexe, à titre de document, mais nous ne les avons pas étudiées ici, étant de moindre intérêt, n’appartenant qu’à une mode de la fin du siècle dernier (tout comme l’imitation de marbre que nous retrouvons dans l’église). Les historiens de l’art ne les citent pas.

E) Les disparus

L’Ange-Gardien n’est pas la seule Fabrique à avoir semé à tous vents ses biens artistiques patrimoniaux, loin de là. À Longueuil, des sculptures, des pièces d’orfèvrerie, sont disparues, mais aussi des peintures. D’après les renseignements dont nous disposons, six (6) de ces dernières auraient quitté l’église.

D’abord, un portrait de l’abbé Chaboillez, curé de 1806 à 1834, peint par Louis Dulongpré. Il est cité par Morisset dans un de ses nombreux écrits (1). Il n’est plus à l’église. Toutefois, dans le déambulatoire (la galerie des curés), il y a une série de portraits de tous les curés, depuis l’abbé Ysambart (1720-1763, sa cure). Parmi ceux-ci, se trouve celui de l’abbé Chaboillez, mais il semble que ce soit, comme tous les autres, un dessin au fusain ou une photographie, telle qu’on en faisait la finition il y a trois-quarts de siècle. Ces portraits seraient-ils des photos des tableaux originaux ? Il est difficile d’y répondre. Un connaisseur pourrait identifier le dessin représentant Chaboillez et le ranger sous la touche d’un peintre quelconque.

De Dulongpré fils, *« pour deux (2) petits tableaux 192# » (1), Morisset les a identifiés en 1937. Il s’agit d’une Cène et d’une Descente de Croix, peints en 1827, non signés. Ils ont disparu depuis quarante (40) ans.

Roy-Audy a fait plus que ce que nous avons déjà décrit. On lui attribue deux (2) tableaux : Portrait de Mgr Plessis (vers 1822) et un tableau pour les fonts baptismaux, en 1820. Nous ne croyons pas que ces deux (2) tableaux soient les mêmes, un portrait d’évêque ne se plaçant pas à cet endroit habituellement.

Enfin, on trouvait, au plafond de l’ancienne chapelle du Sacré –Cœur, au sous-sol de l’église, un tableau de William Von Moll Berczy : une Assomption de la Sainte Vierge, qui décorait les voûtes de l’ancienne église Notre-Dame de Montréal.

* Le livre des comptes mentionne, pour l’année 1827 : « Payé à Louis Dulongpré fils, »

Cette œuvre aurait été peinte en 1810, d’après un tableau de Lebrun et elle a été donnée à la Fabrique de Longueuil en 1830, époque à laquelle l’église de Montréal était changée. En 1928, pour le centenaire de la construction de Notre-Dame, les Messieurs de Saint-Sulpice demandaient à Longueuil de retourner le tableau qui devait orner, dès lors, le plafond de la sacristie des mariages. Y est-il encore ? Ce serait à vérifier.

(1) Cahier des délibérations de la Fabrique de Longueuil, mai 1829.

F) Conclusion

Malgré les pertes subies, Longueuil ne compte pas moins d’une dizaine de tableaux importants. Il faut dire que les paroissiens espéraient un jour, voir leur église passer au rang de cathédrale. Cette étude nous aura permis de connaître le patrimoine de ce coin de pays.

Mais, elle s’ouvre sur une recherche plus complète, plus considérable, qui pourrait répondre, du moins partiellement, aux nombreuses questions posées ici.

Dans ce cadre seraient visitées : Varennes, Charlesbourg, Deschambault, Grondines, Québec, Nicolet, St-Augustin-de-Portneuf, bref, tous les lieux cités dans ce travail. Y photographier les tableaux concernés serait intéressant et utile. De cette manière, pourrait s’amorcer une étude comparative des toiles citées, complément de ce qui est présenté aujourd’hui.

Ce complément donnerait plus de solidarité à ce travail, qui, pour bien des points, et cela, faute de temps, ne demeure que spéculation. Évidemment, l’histoire de l’art est un domaine souvent incertain et par cela, il faut prévoir une certaine marge d’erreurs.

Bref, une recherche passionnante à faire, mais un travail à continuer, pour lever quelques incertitudes. Il semble donc que l’art soit une spéculation, tant dans son marché, que dans son historiographie.

G) Bibliographie

BENEZIT, Étienne : Dictionnaire critique et documentaire des peintres, sculpteurs, dessinateurs, et graveurs, Paris, Grund, 1955, 8 tomes.

BOULIZON, Guy : Les Musées du Québec, Montréal, Fides, 1976,

Tome I, 205 pages, Tome II, 205 pages.

CAUCHON, Michel : Jean-Baptiste Roy-Audy, Québec, Éditeur officiel du Québec, Ministère des affaires culturelles, (Collection « Civilisation du Québec », no 8, série « Arts et Métiers »), 1971, 153 pages.

DOUCET, Édouard : « Saint-Antoine-de-Pade », La Société d’histoire de Longueuil, Cahier no 10, automne 1977, 36 pages, pages 3-6.

HARPER, J. Russel : Early painters and engravers in Canada, Toronto, University of Toronto Press, 1970, 376 pages.

JODOIN, A. et VINCENT, J. - L. : Histoire de Longueuil et de la famille de Longueuil,

Montréal, Gebhardt-Berthiaume, 1889, 681 pages.

LEBRUN, Odette : « La seigneurie et la baronnie de Longueuil », La Société d’histoire de Longueuil, Cahier no 1, 1972, 20 pages, pages 14-19.

LAPIERRE, Odette Lebrun : « La troisième église de St-Antoine-de-Pade » La Société d’histoire de Longueuil, Cahier no 9, 1962, 32 pages, pages 3-22.

LEMOYNE, Louis : Longueuil en Nouvelle-France, Longueuil, Société d’histoire de Longueuil, 1975, 156 pages.

MORISSET, Gérard : Coup d’œil sur les arts en Nouvelle-France, Québec, l’auteur, 1941, 170 pages.

MORISSET, Gérard : Les églises et les trésors de Varennes, Québec, Médium, (collection Champlain), 1943, 39 pages.

MORISSET, Gérard : Inventaires des biens culturels, (dossier Longueuil), 1935-1944, (en collaboration avec Monsieur Jules Bazin).

MORISSET, Gérard : Peintres et tableaux, Québec, Éditions du Chevalet, 1936, (Tome I, 267 pages) et 1937, (Tome II, 178 pages).

MORISSET, Gérard : La peinture traditionnelle au Canada français, Montréal, Cercle du Livre de France, 160 pages.

NOPPEN, Luc et PORTER, John : Les églises de Charlesbourg et l’architecture religieuse du Québec, Ministère des Affaires culturelles du Québec, Collection « Civilisation du Québec », no 9, série « Architecture », 1972, 132 pages.

En collaboration :

Cahier des délibérations de la Fabrique de Longueuil, de 1722 à 1839, Archives de la paroisse Saint-Antoine de Longueuil.

Diocèse du Québec, 1674-1974, Éditeur officiel du Québec, Ministère des Affaires culturelles, Musée du Québec, 1973, 59 pages.

Vieux Séminaire St-Sulpice, (Montréal, s. é.), été 1973, 13 pages.