Marcelle Gauvreau

© SOCIÉTÉ HISTORIQUE ET CULTURELLE DU MARIGOT

GILLES JANSON

© MARCELLE GAUVREAU

FEMME DE SCIENCE ET ÉDUCATRICE (1907-1968)

CAHIER NO 34

DÉCEMBRE 1996

Siège social

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Il ne peut se faire aucune reproduction ou copie des pages de ce cahier, sans l’autorisation expresse et écrite de l’auteur.


Dépôt légal, 4e trimestre 1996

Bibliothèque nationale du Québec

Bibliothèque nationale du Canada

PRÉFACE

Il nous fait plaisir de rendre un hommage bien particulier à Marcelle Gauvreau, femme fragile aux performances exceptionnelles.

En lisant le cahier no 34 de la Société historique du Marigot, vous constaterez une fois de plus la grande richesse de notre patrimoine humain.

Nous remercions monsieur Gilles Janson d’avoir prononcé une conférence devant les membres de la Société le 8 avril 1996 et de nous permettre de publier le texte de son allocution.

Monsieur Janson est archiviste au Service des archives et gestion des documents à l’Université du Québec à Montréal et possède une maîtrise en histoire.

Depuis quelques années, monsieur Janson cumule les tâches au sein de conseils d’administration.

Auteur, il a publié plusieurs ouvrages sur des sujets à caractère historique.

Annette Laramée, présidente

Société historique du Marigot

MARCELLE GAUVREAU

Femme de sciences et éducatrice (1907-1968)

LA FAMILLE

Marcelle Gauvreau naît le 28 février 1907 à Rimouski. Elle est la fille du docteur Joseph Gauvreau et d’Augustine L’Arrivée, dont le père pratiquait le notariat à Rimouski. À cette époque, la ville de Rimouski compte environ 2 000 habitants et “ peu de choses, à part quelques édifices publics ou religieux, la différence des gros villages de Trois-Pistoles, Bic ou Matane (1) ”.

(1)- Jean-Charles Fortin et al., Histoire du Bas Saint-Laurent, Institut québécois de recherche sur la culture, Québec, 1993, p. 366.

Son père, diplômé de l’Université Laval en 1896, pratique la médecine à Rimouski jusqu’en 1909. À la suite d’un accident de voiture (2), alors qu’il se rendait au chevet d’un malade, il doit se faire amputer le bras gauche. Il est aussitôt nommé registraire du Collège des médecins et chirurgiens de la province de Québec (aujourd’hui la Corporation professionnelle des médecins du Québec). Depuis 1907, il était l’un des gouverneurs dudit Collège. Ce poste de registraire, il le conserva pendant 25 ans. Le Collège ayant son siège social à Montréal, le docteur Gauvreau doit vendre sa magnifique propriété de Rimouski pour prendre en charge sa nouvelle fonction. Au mois de juillet 1909 (3), il s’établit dans la paroisse du Mile-End, sur l’avenue Mont-Royal Ouest. Il déménagera de nouveau en 1916 près du parc Jeanne-Mance. Marcelle a alors dix ans.

(2)- En 1909, le docteur Gauvreau devait être l’un des rares Rimouskois à posséder une automobile. La possession de cette voiture et de sa grande et belle résidence, classée monument historique en 1984, prouve son aisance matérielle.

(3)- La Presse, 17 juillet 1909, p. 23.

Dans la ville qui est alors la métropole du Canada, il devient rapidement l’une des figures connues du mouvement nationaliste. Le 11 mars 1913, c’est dans son bureau que naît la Ligue des droits du français. Il en fut, ainsi que le père Papin Archambault, l’un des principaux fondateurs et son plus actif directeur. Il fréquente assidûment le presbytère du curé Philippe Perrier du Mile-End, et y rencontre les principaux chefs de l’école nationaliste : l’abbé Lionel Groulx, Antonio Perrault, Henri Bourassa, qui vient de fonder le journal Le Devoir, et deux de ses journalistes les plus influents, Omer Héroux et Georges Pelletier. Il fut également vice-président de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal. Le chanoine Groulx, dans ses mémoires, le décrit comme :

(…)le personnage le plus pittoresque de l’Action française. Superbe type de Canadien français. Un homme de foi, un croyant de la tête aux pieds, un patriote en bois franc, qui aime les siens, sa langue, sa culture, d’un amour qu’on pourrait dire chevaleresque. Cœur généreux, il s’offre à tous les dévouements : on le verra en toutes les entreprises d’action sociale ou nationale de son temps (…) Orateur, conférencier éloquent, il l’est à force de conviction, mais remarquable. S’il n’a pas la tête d’un lion, il en a le profil. Et il a le don des mots frappants, des formules lapidaires, provocantes (…) En ce brave cœur, je ne trouve qu’un point faible. Bouillant, trop bouillant, une contradiction, un échec le déconcertent, le désarçonnent trop vite (4).

(4)- Lionel Groulx, Mes mémoires, Fides, Montréal, 1970, tome II, pp. 28-29.

En plus de la question nationale, le docteur Gauvreau se préoccupe beaucoup des problèmes sociaux. L’un des premiers présidents de l’École sociale populaire, on le compte aussi parmi les ouvriers de la campagne antialcoolique de l’époque. Conférencier et hygiéniste fort apprécié, il rédige de nombreuses brochures contre la tuberculose, la mortalité infantile et l’intempérance. En 1926, le pape Pie IX le sacre Chevalier de l’Ordre du Saint-Sépulcre de Jérusalem.

Parmi ses dix enfants, Jean-Marie fondera, à Montréal, l’École du meuble, où enseignera Paul-Émile Borduas. Alexandre sera missionnaire en Chine, Rachel épousera le docteur Albert Jutras et sera la mère du cinéaste Claude Jutra(s). Marcelle Gauvreau sera d’ailleurs la marraine du célèbre cinéaste.

L’ENFANCE ET L’ADOLESCENCE

Marcelle Gauvreau a deux ans lorsque ses parents s’établissent à Montréal. En 1913, elle entre à l’Académie Saint-Urbain, dirigée par les religieuses de la Congrégation Notre-Dame. L’année suivante, ses parents l’inscrivent à l’Académie du Boulevard, où enseignent les sœurs de Sainte-Anne. En quatrième année, elle a dix ans, victime de la poliomyélite qui la laisse avec une jambe faible; elle doit quitter l’Académie au milieu de l’année scolaire. Elle réussit, malgré cette terrible maladie, à passer les examens à la maison et est réinscrite l’année suivante en cinquième année.

C’est à cette époque, le 23 novembre 1917, que son père achète une terre située le long de la rivière Baudette, dans le comté de Soulanges. Pétrie d’histoire nationale, il baptise cet endroit “ L’Habitation ” en l’honneur de celle que Samuel de Champlain éleva à Québec en 1608 :

Ici, dit-il, mes enfants viendront apprendre les premiers éléments du patriotisme, l’amour de la culture du sol. Ici, ils restaureront humblement leurs forces. La grande nature parlera à leur âme. Ils écouteront la rivière et la source roucouler, ils verront les herbes et les fleurs pousser, ils entendront le grillon et les oiseaux chanter le créateur. Ils verront et ils goûteront la beauté des jours et des soirs d’été à la compagne. Ils reviendront l’automne meilleurs à la ville. (5).

(5)- Service des archives de l’UQAm, désormais AUQAM, Fonds Claude-Jutra. Le livre de raison de L’Habitation, tome I, 1er mai 1918.

À compter de 1918, l’arrivée de l’été verra toute la famille Gauvreau quitter Montréal pour les berges de la rivière Beaudette. Chacun des enfants y a son petit jardin. Durant les premières années de séjour à L’Habitation, le docteur Gauvreau, soucieux de l’éducation de ses enfants, engage un précepteur français, monsieur Brionne, “ averti des choses de la nature, (qui) avait pour mission d’accompagner les enfants deux fois par semaine, dans une longue promenade à travers la campagne, de leur apprendre le nom des plantes sauvages, le nom et l’utilité des arbres, et de leur faire rédiger un récit hebdomadaire de tout ce qu’ils avaient observé en cours de route, sous sa direction (6). ” Marcelle avouera, plusieurs années plus tard, que la matière était intéressante, le professeur, lui, l’était moins. “ Les élèves en vacances devaient l’écouter religieusement, sans comprendre toujours (7). ” Malgré les déficiences du maître, elle reconnaît que “ c’est à la chère Habitation que j’ai trouvé ma vocation (8). ”

(6)- Idem, tome II, novembre 1936, p. 8.

(7)- Le Front ouvrier, 17 novembre 1949, p. 10.

(8)- Le livre de raison de l’Habitation, tome I, 19 juillet 1932, AUQAM, Fonds Claude-Jutra, pp. 164-167.

Ses études primaires terminées, Marcelle entre, en 1920, comme pensionnaire au couvent Mont-Sainte-Marie, dirigé par les religieuses de la Congrégation de Notre-Dame. Elle s’inscrit au cours lettres et sciences. En juin 1924, à 17 ans, Marcelle reçoit de l’Université de Montréal le diplôme couronnant cette formation. Joie de courte durée cependant, la jeune diplômée est à nouveau frappée par la maladie. Cette fois-ci, la tuberculose l’amène pratiquement aux portes de la mort. Elle doit s’astreindre au repos pendant plusieurs mois. Le docteur Charles Bertrand réussit à la remettre sur pied. “ J’eus la joie indescriptible, écrit-elle, de faire de nouveaux premiers pas, de cueillir quelques fleurs (…) Et peu à peu de reprendre la vie d’étude à laquelle j’avais si longuement rêvé (9). ”

(9)- Marcelle Gauvreau, “ 25e anniversaire de l’Éveil ”, allocution prononcée au Gésu, le 13 novembre 1960, AUQAM, Fonds Marcelle-Gauvreau, cote 7P1j/12.

Cette longue convalescence l’amène à méditer sur le sens de la vie. Cette méditation l’aidera par la suite à traverser de nombreux moments de souffrance et de découragement. En effet, elle gardera toute sa vie de graves séquelles de cette maladie. Sa correspondance conserve de nombreuses traces de la fragilité de sa santé. Ainsi, dans une lettre à l’écologiste Pierre Dansereau, elle avoue :

Je suis malade depuis bientôt un mois, et retenue à la maison pour plus longtemps encore! (…) J’ai d’abord eu la grippe comme tout le monde, et en plus, deux ou trois gastrites, (…) J’ai (…) une maladie de cœur, et par dessus le marché, je l’ai attrapée dans le Jardin botanique! Trop fort pour moi, l’hiver, traverser le parc, le nez au vent et le cœur serré. (…) Les voyages entre l’Université [de Montréal] et le Jardin botanique (…) [et] les affaires des Jeunes Naturalistes, ont contribué à m’épuiser (10).

(10)- Lettre de Marcelle Gauvreau, 3 mars 1939, AUQAM, Fonds Pierre-Dansereau, cote 22P1/260.

LES ÉTUDES UNIVERSITAIRES

En 1929, après plus de quatre ans de convalescence, Marcelle, qui a toujours manifesté de l’intérêt pour la littérature, s’inscrit à la faculté des lettres et de philosophie de l’Université de Montréal. Elle reste un an dans ce programme.

L’année 1930 marque une date charnière pour Marcelle Gauvreau. De cette époque datent son orientation vers les sciences naturelles et sa collaboration avec le frère Marie-Victorin, un ami de son père. Ce savant de réputation mondiale occupe depuis 1920 la chaire de botanique à L’Université de Montréal. Directeur-fondateur de l’Institut botanique de Montréal, il joue un rôle prépondérant dans la fondation, dans les années 1920, des principaux organismes scientifiques du Québec francophone : Société de Biologie de Montréal (1922), Association Canadienne française pour l’avancement des sciences (ACFAS) (1923), Société canadienne d’histoire naturelle (1923), Cercles des jeunes naturalistes (CJN) (1931).

À l’été de 1930, le journal Le Devoir, avec l’encouragement du frère Marie-Victorin et le patronage de la Société canadienne d’histoire naturelle, lance un concours de botanique. Le père de Marcelle, le docteur Joseph Gauvreau, annonce avec enthousiasme ce concours à ses enfants. “ Je connais le frère Marie-Victorin qui dirige tout ça. Il faut l’encourager, dit-il (11) ”. Marcelle, impressionnée par un article du frère Marie-Victorin intitulé “ Notre domaine sous le ciel ”, se mit à herboriser avec passion. “ Elle monte un herbier qu’elle accompagne de dessins, de photographies et de ses observations écrites (12) ”. Tout l’été, jusqu’en octobre, elle travaille à cet herbier. Le concours du Devoir remporte un succès inespéré. Des centaines d’herbiers provenant d’écoles, de collèges, de couvents et de scolasticats sont exposés à la Bibliothèque Saint-Sulpice (aujourd’hui la Bibliothèque Nationale du Québec, sur la rue Saint-Denis). Dans la foulée de cet engouement naîtront, en 1931, les Cercles des jeunes naturalistes.

(11)- Juanita Toupin, Essai de bio-bibliographie sur Marcelle Gauvreau, M.Sc., directrice-fondatrice de l’École l’Éveil, p. 3.

(12)- Idem, p. 4.

Le 8 novembre 1930, la Société canadienne d’histoire naturelle fête les lauréats dans une salle de l’Université de Montréal (rue Saint-Denis). Le travail de Marcelle Gauvreau est jugé excellent par les membres du jury qui, cependant, le classe hors concours parce qu’elle est inscrite à la faculté des lettres et de philosophie de l’Université de Montréal. “ Ici, un combat s’engage, car Marcelle, dont la santé demeure fragile, est sommée de choisir entre la philosophie et les sciences naturelles. La botanique l’emporte (13). ” Le 5 décembre 1930, elle aura bientôt 25 ans, elle s’inscrit à l’Institut botanique comme étudiante libre, puis, près d’un an plus tard, le 27 octobre 1931, comme étudiante à temps plein.

(13)- Idem, p. 5.

Entre ses cours, sous la surveillance du frère Marie-Victorin, Marcelle classe les livres et les revues de la bibliothèque de l’Institut botanique. Pour mieux effectuer ce travail, elle s’inscrit à l’École de bibliothéconomie de l’Université McGill, d’où elle sortira diplômée en 1935.

Trois ans avant cette date, en mai 1932, Marcelle, que le frère Marie-Victorin considère comme “ l’une des plus brillantes élèves de la faculté des sciences (14) ”, reçoit ses premiers diplômes universitaires : un certificat de botanique générale et un certificat de botanique systématique, tous deux avec très grande distinction. 1933 la verra licenciée en sciences naturelles. Elle suit également, de 1933 à 1935, les cours de zoologie et de pédagogie des sciences naturelles du professeur Henri Prat, auxquels elle ajoute des cours de paléobotanique, de botanique économique, de biologie générale et le cours de floristique du frère Marie-Victorin.

(14)- L’Oiseau bleu, no 43, mars 1936.

LA SOCIÉTÉ CANADIENNE D’HISTOIRE NATURELLE ET LES CERCLES DES JEUNES NATURALISTES

À cette époque, la précarité de sa santé n’empêche pas Marcelle Gauvreau de déployer une énergie qui nous étonne. À ses nombreux cours et à son travail de bibliothécaire et de secrétaire à tout faire à l’Institut de botanique, s’ajoute son implication au sein de la Société canadienne d’histoire naturelle et des Cercles des jeunes naturalistes qui lui sont affiliés. Son père, fervent admirateur de l’œuvre du frère Marie-Victorin, entreprend une campagne de financement auprès des autorités ecclésiastiques et politiques qu’il fréquente, pour assurer le développement de la Société et des Cercles. Cette campagne remporte un franc succès. Le 8 février 1932, Marie-Victorin le remercie :

En recevant des mains de Mademoiselle Marcelle l’enveloppe gonflée de chèques et de dossiers, fruit de tant de labeur et de tant d’ingénieuse agressivité, je pensais à cet admirable et inextricable complexe psychologique d’un citoyen qui travaille pour une œuvre qui a conquis son intelligence et son cœur, et d’un père qui veut gâter celle de ses enfants qu’il aime particulièrement parce qu’elle a plus souffert en se passionnant pour ce qui la passionne, en alimentant la flamme qui s’est allumée dans sa vie (15).

(15)- Lettre de Marie-Victorin au docteur Joseph Gauvreau, 8 février 1932, AUQAM, Fonds Marcelle-Gauvreau, cote 7P3d/8.

Dès janvier 1932, Marie-Victorin recommande cette jeune femme exceptionnelle au directeur de la revue pour la jeunesse “ L’Oiseau bleu ”, comme rédactrice de la chronique mensuelle des Cercles des jeunes naturalistes. Elle y collabore jusqu’à la disparition de la revue, en mai 1940. En 1938, Marcelle obtient la responsabilité de la chronique hebdomadaire au journal Le Devoir, chronique centrale de l’organisation des CJN. Elle conserve cette responsabilité pendant 16 ans, jusqu’à la disparition de la chronique, en 1954.

À cela s’ajoute la rédaction de cinq tracts pour la Bibliothèque des jeunes naturalistes. À compter de 1933, elle assume de fait, sinon officiellement, la plus grande part du travail de secrétariat de la Société canadienne d’histoire naturelle et des CJN. En 1936, alors qu’une généreuse subvention du tout nouveau gouvernement de Maurice Duplessis permettait l’établissement d’un secrétariat permanent pour ces deux organismes scientifiques, Marcelle prend en charge le nouveau service des renseignements bibliographiques et pédagogiques. En 1938, elle occupe officiellement le poste de chef du secrétariat jusqu’à sa démission, le 1er novembre 1950.

Infatigable, elle participe activement à l’organisation des grandes expositions des CJN qui se tiennent à Montréal en 1933 et 1935, et que visitent plus de 200 000 personnes. Elle s’implique également dans la formation des directeurs qui encadrent le mouvement des jeunes naturalistes. Ainsi, elle sera de l’équipe des 12 professeurs de sciences naturelles qui donnent des cours durant les vacances de l’été 1940. Elle répétera l’expérience pour les étés 1948 à 1954. En 1956, elle est élue présidente de la Société canadienne d’histoire naturelle.

ÉTUDES UNIVERSITAIRES (DEUXIÈME PARTIE), CAMPAGNE D’HERBORISATION ET MAÎTRISE

Marcelle Gauvreau obtient une licence en sciences naturelles en 1933. Elle vient d’avoir 26 ans, et sa soif de connaissances est insatiable. Elle s’inscrit donc à la maîtrise. L’Institut botanique lui propose une étude sur les algues marines du Québec. Elle se spécialisera sur les algues marines du golfe et de l’estuaire du Saint-Laurent, sous la direction de Jules Brunel, professeur d’algologie de l’Institut. En août 1933, elle entreprend son premier voyage de cueillette d’algues dans la région du Bas-Saint-Laurent. Jusqu’en 1938, elle consacre ses étés à cette récolte.

Lorsque commencent ses pérégrinations estivales dans l’estuaire du fleuve, elle travaille aussi au glossaire et à l’index de la grande œuvre du frère Marie-Victorin, “ La flore laurentienne ”. Avec le frère et Jules Brunel, “ elle relit tout haut le texte. (…) Force discussions de botanique, de grammaire ou d’orthographe interrompent la lecture. Jules Brunel trouve certains passages trop fleuris. (…) Marcelle Gauvreau, encore près du couvent, récite des règles de grammaire (16). ”

(16)- Robert Rumilly, Le frère Marie-Victorin et son temps, Frères des Écoles chrétiennes, Montréal, 1949, p. 235.

À l’été 1934, Marcelle entreprend, avec Georgette Simard, sa deuxième cueillette d’algues, aux Îles-de-la-Madeleine cette fois. En 1936, accompagnée de Pierre Dansereau et de son épouse Françoise, elle fait le tour de la Gaspésie “ pour récolter des algues (17) ”. À l’été 1937, même rituel. Cette fois, elle remue les eaux de l’embouchure du Saguenay et explore la région de Charlevoix en compagnie de Claire Morin. Elle espère, écrit-elle, “ en finir avec mes chères algues, et passer une maîtrise, si possible cette année (18) ”. Une demande de Jacques Rousseau, professeur à l’Institut botanique et secrétaire général de l’ACFAS, vient bouleverser ses projets. Il lui réclame une bibliographie exhaustive des écrits du frère Marie-Victorin, travail qui serait publié dans les Annales de l’ACFAS, pour souligner l’accession du grand botaniste à la présidence de l’association. “ J’ai été forcée, pendant ce temps de délaisser mes chères algues marines (19) ”, écrit-elle à Pierre Dansereau. En novembre 1937, elle reprend ses études phychologiques et se rend à Ottawa consulter l’herbier national et les collections Macoun. L’ampleur du travail qui reste à faire l’angoisse. “ Les identifications sont toutes à reprendre, dit-elle, et c’était presque décourageant de m’être embarquée dans une thèse pareille (20). ”

(17)- AUQAM, Fonds Pierre-Dansereau, lettre de Marcelle Gauvreau à Pierre Dansereau, 13 août 1936, cote 22P1/260.

(18)- Idem, lettre du 2 août 1937.

(19)- Idem, lettre du 30 janvier 1938.

(20)- Idem.

Entre temps, elle poursuit une correspondance, entreprise en 1933, avec William Randolph Taylor, l’un des algologues et cytologistes les plus réputés d’Amérique (21). Cette aide précieuse lui facilite la tâche. “ Jusqu’ici, confesse-t-elle, je ne pouvais identifier mes algues que par comparaison, ce qui était très difficile. Il faut que l’examen soit fait au binoculaire, et pour cela, (…) je restais le soir seule (…) avec le gardien de nuit…et les rats, dans notre belle université catholique! Mon désir serait de présenter ma thèse de maîtrise cette année, mais je ne sais si je pourrai (22) ”. Cet espoir ne se réalisera pas. Sur les conseils du frère Marie-Victorin, elle passe une partie de ses vacances de 1938 en Minganie, en compagnie de Madeleine Drolet, à arpenter les grèves dans l’espoir de compléter ses recherches (23).

(21)- Jules Brunel, le directeur de maîtrise de Marcelle Gauvreau, avait étudié sous sa direction.

(22)- Idem, lettre du 30 janvier 1938.

(23)- Idem, lettre du 17 août 1938.

Cette même année, elle trouve l’énergie nécessaire pour étendre ses recherches jusqu’au Nouveau-Brunswick, à la Nouvelle-Écosse et à l’Île-du-Prince-Édouard. Enfin, en juin 1939, après six années de pérégrinations, elle décroche sa maîtrise ès sciences à l’âge de 32 ans. L’ACFAS lui remet un prix pour sa recherche. En juin 1951, suite à une pétition d’étudiants déplorant le manque d’étude sur les algues du Québec, et réclamant la publication du mémoire de Marcelle Gauvreau, l’Office de recherches scientifiques du ministère de l’Industrie et du Commerce lui accorde une subvention de 600$ pour qu’elle puisse poursuivre ses recherches. Ses multiples occupations l’empêcheront d’y travailler comme elle le désire. Finalement, le Jardin botanique de Montréal publie l’ouvrage sous le titre : “ Les algues marines du Québec ”, en 1956.

L’ÉCOLE DE L’ÉVEIL

Mais l’œuvre qui devait assurer la renommée de Marcelle Gauvreau fut la fondation d’une école unique en son genre, l’École de l’Éveil. Cette école naît dans la foulée du grand mouvement d’étude des sciences de la nature initié par le frère Marie-Victorin. À cette époque, une partie de l’élite francophone remet en question un système éducatif qu’elle juge trop livresque, coupé des réalités quotidiennes et méfiant à l’égard du monde moderne.

Tante Marcelle “ savait déjà inculqué le virus (des sciences naturelles) à ses neveux et nièces. (…) Elle avait présenté ces enfants au frère Marie-Victorin, et le savant les avait interrogés, s’était penché sur leur herbier. (…) [Elle] conçut le projet d’une école d’initiation à l’histoire naturelle, groupant les enfants de quatre à sept ans [et] soumit son idée au frère. (…) Il applaudit, suggéra un nom : L’Éveil, une devise : “ Je voudrais savoir pourquoi toutes ces choses sont belles ” et promit son encouragement (24). Heureux, il préside, en compagnie de nombreux universitaires, à l’inauguration de L’Éveil, le 15 novembre 1935.

(24)- Robert Rumilly, op. cit., p. 268.

Durant les premières années, l’École donne ses cours dans un salon de l’Hôtel Pennsylvania, sur la rue Saint-Denis, au sud de la rue Sainte-Catherine, juste en face de l’Université de Montréal. Après la classe, la directrice n’a qu’à traverser la rue pour reprendre son travail à l’Institut botanique. Un an après sa fondation, Marie-Victorin écrivait à sa fidèle collaboratrice : “ Inutile de vous dire que je suis avec une paternelle attention le développement de L’Éveil. L’Éveil et le Jardin (botanique) sont mes deux œuvres de prédilection, les deux extrêmes. Quand je dis mon œuvre, je me laisse aller, car c’est bien votre œuvre, votre création, depuis l’idée jusqu’à l’exécution (25). ” Le frère aura la chance de voir l’École de l’Éveil emménager au Jardin botanique à l’été 1939. Elle y demeurera jusqu’en 1957. “ Les cours sont d’une heure par semaine. Ils comprennent en outre, du printemps à l’automne, des excursions à la campagne et la constitution de petites collections de plantes, d’insectes, de minéraux (26). ” La fondatrice insiste sur la nature de son école. Ce n’est pas un lieu où l’on apprend à lire et à écrire, mais à développer son sens de l’observation. L’Éveil veut “ enrichir l’intelligence enfantine de notions simples, mais exactes, sur les sciences naturelles, faire aimer la nature, occuper les enfants en les amusant et les instruisant. Les cours sont donc un exercice d’observation uniquement, et c’est, pour ainsi dire, en jouant que les élèves y assistent (27) ”. Fidèle à cette pédagogie, l’Éveil organise, de 1947 à 1953, des parades publiques où des bambins costumés et représentant des fleurs, des fruits, des légumes, les différentes races, le frère Marie-Victorin et ses collaborateurs, défilaient dans les rues de Montréal.

(25)- AUQAM, Fonds Marcelle-Gauvreau, lettre du 1er septembre 1936, cote 7P3g/50.

(26)- Le Devoir, 29 septembre 1956.

(27)- AUQAM, Fonds Marcelle-Gauvreau, “ Projet de cours donné au Service éducationnel du Jardin botanique de Montréal ”, 15 août 1939, cote 7P1j/15.

Les classes se veulent les plus vivantes possibles. Le recours aux illustrations, aux projections lumineuses et aux films est fréquent. De nombreux animaux vivants, dont certains circulent librement, habitent en permanence les classes de l’Éveil. En 1955, à une volière de 21 oiseaux s’ajoutent huit aquariums de poissons tropicaux, un cobaye, un tamia rayé, une tortue et trois couleuvres. La directrice se préoccupe constamment de varier et d’augmenter la ménagerie. Elle insiste auprès du Jardin zoologique de Charlesbourg pour “ avoir des représentants de différents genres d’oiseaux, afin, dit-elle, que je puisse donner quelques leçons dur les genres divers en plus des espèces (…) J’aimerais posséder l’un ou l’autre oiseaux suivants que j’ai tant admiré dans mon enfance : un pinson, une fauvette, la mésange à tête noire, une hirondelle, le rouge-gorge bleu, un chardonneret. Je laisse à votre bon jugement le soin de m’envoyer le couple ou non. Mais je ne vous cache pas qu’avec mon peu d’expérience, l’époque des amours m’effraie un peu. Nos petits élèves sont un peu bruyants, ils gazouillent beaucoup, claquent des mains, etc. (…) (28) ”.

(28)- AUQAM, Fonds Marcelle-Gauvreau, lettre à Raymond Cayouette, 13 octobre 1951, cote 7Psa/5.

Lors de ses nombreux voyages, la pensée de son École l’accompagne. Ainsi, à New York, en 1937, visitant le Musée d’histoire naturelle, elle s’exclame : “ J’ai réellement failli perdre la tête! Je n’avais pu me figurer une telle splendeur! (…) J’ai vu des classes entières devant les exibits. Je me sentais la petite mère de l’Éveil! (29) ” En 1942, au cours d’un autre voyage dans la métropole américaine, elle s’intéresse particulièrement à la salle des enfants rattachée au musée. Elle y admire l’ameublement conçu pour les petits et exprime son désir d’en doter son école (30). Quelques années plus tard, son frère Jean-Marie, fondateur de l’École du meuble de Montréal, réalise ce désir. En Floride, où elle va régulièrement pour se reposer et se refaire une santé, Marcelle ne peut s’empêcher de se documenter et d’amasser du matériel pour ses petits élèves. C’est d’ailleurs au retour d’un voyage dans cet État qu’elle rapporte l’idée d’organiser une parade pour clôturer l’année scolaire. Par la suite, des séjours à Boston, Washington, Nouvelle-Orléans et dans plusieurs villes de Californie, lui permettent d’élargir son expérience, de comparer et d’améliorer ses méthodes. Enfin, à l’été 1954, elle effectue un voyage en Europe “ pour étudier les méthodes d’enseignement préscolaire en France, en Suisse et en Hollande. (…) Au retour de chacun de ces voyages, les collections de l’Éveil acquièrent de nouvelles richesses, la bibliothèque de nouveaux livres (31). ”

(29)- AUQAM, Fonds Marcelle-Gauvreau, Agenda, décembre 1937, pp. 25-27, cote 7Pse/1.

(30)- Idem, 6 septembre 1942.

(31)- Juanita Toupin, op. cit., p. 16.

Durant les premières années d’existence de l’Éveil, l’exiguïté du salon de l’Hôtel Pennsylvania et ses multiples tâches ne lui permettent d’accueillir qu’un groupe d’une vingtaine d’élèves. Avec l’installation au Jardin botanique en 1939 et l’aide d’auxiliaires à compter de 1945, la directrice dispose de plus d’espace et de temps. Aussi, en 1951, reçoit-elle trois groupes par semaine. L’arrivée de deux assistantes permanentes à l’automne de 1955, permet l’ajout d’une classe. Cette année-là, L’École accepte plus de 150 élèves. On en refuse une centaine faute de places. Devant l’insistance de nombreux parents réclamant l’ouverture d’une succursale de l’Éveil, Marcelle Gauvreau soumet un projet à Claude Robillard, directeur des Parcs et terrains de jeux. À cette époque, les relations entre la directrice et les autorités de la Ville de Montréal s’altèrent. La municipalité qui paie son salaire comme responsable du Service éducationnel du Jardin botanique—l’École de l’Éveil étant intégrée à ce service—en plus des salaires des deux assistantes, lui reproche d’exiger des frais de scolarité. Le Conseil municipal lui interdit également d’accepter des élèves résidant hors des limites de Montréal. Fait plus grave encore pour la directrice-fondatrice, le Conseil considère l’Éveil et son matériel comme propriété de la Ville. Au printemps 1957, profondément désolée, Marcelle Gauvreau confie à son notaire son intention de quitter le Jardin botanique. “ Je dois rendre une réponse au sujet d’un magnifique local pour l’Éveil. (…) Je n’avais nullement l’intention de laisser le Jardin, (…) seules les circonstances (…) m’ont amenée à prendre cette décision (32). ” Le 19 août 1957 elle démissionne. En septembre, l’Éveil reprend ses activités à l’Institut Cardinal-Léger, récemment construit par les sœurs de Sainte-Anne, rue Beaubien. La même année, à la demande du maire Ernest Crépeau, l’École ouvre une succursale à Ville d’Anjou. Elle essaime bientôt et l’infatigable “ Tante Marcelle ”, son matériel didactique sous le bras, se rend régulièrement à la Bibliothèque des jeunes de Duvernay, à Laval. Elle rencontre également des enfants à Rivière-des-Prairies. En 1960, 25 ans après l’ouverture de l’Éveil, plus de 3 500 “ tout-petits ” ont été initiés aux sciences naturelles. En 1965, nouveau déménagement du “siège social ” de l’Éveil qui établit ses quartiers à la Fédération nationale de la société Saint-Jean-Baptiste, rue Sherbrooke. En 1966, les cours se donnent à la Fédération, à Rosemont, à Saint-Léonard, à Ville d’Anjou et à Duvernay. Marcelle Gauvreau se dit heureuse et déclare : “ Malgré le nombre des années, j’ai toujours le même entrain au travail. Je prépare encore chaque cours comme si je n’avais (jamais) enseigné. Ce goût de l’étude d’ailleurs, et le contact régulier avec les enfants que j’aime, m’ont en quelque sorte aidée à me refaire une santé, qui dès le début de ma carrière n’avait rien de solide ni de brillant (33). ”

(32)- AUQAM, Fonds Marcelle-Gauvreau, lettre à Rolland Gadbois, 2 mai 1957, cote 7P3a/5.

(33)- Le Devoir, 12 novembre 1960.

La fondatrice se dévoue corps et âme pour son école jusqu’à sa mort. Lors de son décès, le 16 décembre 1968, une journaliste, mère de trois garçons qui ont appris à aimer la nature à l’Éveil, en montre l’originalité : “ Observer le cœur des fleurs, chanter avec les oiseaux, crier comme certains petits animaux et respirer tout doucement comme les plantes (…) Mes enfants comme des milliers d’autres ont appris à son contact à respecter une fleur, à regarder un arbre, à nourrir et à soigner un oiseau malade, à aimer les bêtes (34). ”

(34)- Solange Chalvin, Le Devoir, 18 décembre 1968.

Après le décès de Marcelle Gauvreau, le père Dollard Sénécal, président des Cercles des jeunes naturalistes, entreprend de nombreuses démarches pour empêcher la disparition de l’Éveil. Finalement, une dominicaine, sœur Marie-Claude (Madeleine Duhaime), accepte de reprendre le flambeau à la maison de sa communauté à Roxboro. Elle fonde en octobre 1971, le studio l’Écrin. Cette école “ miniature de sciences et des arts avec programme complet de pré-maternelle et maternelle, affiliée aux CJN, ouvre ses portes au Monde des Tout-petits naturalistes et artistes de 3 à 6 ans (35) ”.

(35)- AUQAM, Fonds des Cercles des jeunes naturalistes, cote 16P3c/82.


UNE FEMME INFATIGABLE

Très impliquée dans l’administration et le développement de la Société canadienne d’histoire naturelle et des Cercles des jeunes naturalistes, responsable du Service éducationnel du Jardin botanique de Montréal, absorbée par la direction de l’École de l’Éveil, Marcelle Gauvreau trouve encore le temps et l’énergie à consacrer à d’autres occupations.

Dès le premier congrès de l’ACFAS, en 1933, elle présente une communication scientifique. Par la suite, chaque année, les congressistes pourront bénéficier du fruit de ses recherches. En 1944, année du décès de frère Marie-Victorin, elle donne sa dernière contribution à cette importante association scientifique.

En 1941, lorsque Aurèle Séquin organise “ Radio-Collège ”, série d’émissions éducatives de la Société Radio-Canada, il en confie vingt-six à Marie-Victorin sous le titre de “ La Cité des plantes ”. Ce dernier demande à sa fidèle collaboratrice de réaliser les émissions destinées aux jeunes enfants. En 1943, nouvelle incursion de Marcelle Gauvreau dans le monde de la radio. Trois fois par semaine, pendant quatre mois, les enfants peuvent l’entendre à Radio-Canada, raconter de merveilleuses histoires, sous le pseudonyme de “ la Fée des fleurs ”. Auparavant, cette même société l’invitait comme conférencière à plusieurs émissions dont le “ Réveil rural ” et “ Fémina ”. En 1963-1964, elle y revient comme documentaliste pour certaines émissions télévisées de la série “ Les merveilles de la nature ”.

On la compte parmi les membres fondateurs de l’Association des écrivains pour la jeunesse en 1948. Elle siège sur le conseil d’administration de la Société de pédagogie de Montréal de 1941 à 1944. Elle joue un rôle actif au sein de la Société Royale d’astronomie du Canada (centre français de Montréal). Pour se perfectionner dans cette discipline, elle suit, à l’été 1950, les cours d’astronomie donnés par le frère Robert (frères des Écoles chrétiennes). En 1952, la voilà parmi les membres directeurs de la section francophone de cette société et présidente deux ans plus tard.

Auteur de centaines d’articles, elle publie aussi deux petits livres de sciences naturelles pour les enfants : “ Plantes vagabondes ” et “ Plantes curieuses ”. Deux ouvrages encensés par les critiques de l’époque.

MARCELLE GAUVREAU INTIME

La sensibilité de Marcelle Gauvreau fut de toute évidence profondément marquée par la forte personnalité de son père qui, imprégné de la philosophie de l’élite canadienne-française de l’époque, tente de préserver ses enfants contre les dangers de la ville et de leur inculquer les traditions religieuses et nationales auxquelles il croit (36).

(36)- AUQAM, Fonds Claude-Jutra, Le livre de raison de l’Habitation, tome II, p. 8.

Comme le frère Marie-Victorin, la maladie l’orienta vers les sciences naturelles. Vers l’âge de 18 ans, souvent clouée à une chaise longue à l’Habitation de la Rivière Beaudette, considérée par plusieurs comme condamnée à plus ou moins brève échéance, elle s’intéresse à la botanique “ pour essayer d’oublier qu’elle ne pouvait faire comme les autres et que les activités généralement permises aux jeunes lui étaient défendues (37) ”. Par la suite, malgré une amélioration sensible, sa correspondance fait fréquemment allusion à la fragilité de sa santé.

(37)- Montréal-Matin, 6 mai 1944.

La maladie la rapproche de Marie-Victorin. Le grand botaniste, doté lui aussi d’une santé précaire qui l’oblige souvent à fuir nos rigoureux hivers, rencontre, vers 1925, la jeune Marcelle alors ébranlée par une récente attaque de tuberculose. Dix ans plus tard, il l’exhorte à accepter et tirer parti de ce handicap :

Ne pensez-vous pas qu’avec nos santés, nous ne sommes pas des chefs-d’œuvre de la création? Vous devez comme moi, quelques fois, envier la santé d’un certain nombre de beaux animaux qui vivent dans notre voisinage (…) Mais prenez garde, ce n’est peut-être pas sage. Dieu fait bien ce qu’il fait (…) N’oubliez pas que ce qu’il y a de meilleur, de plus délicat en vous, c’est la souffrance (…) accueillez-la aujourd’hui comme vous l’avez fait durant vos longues années de grabat (38).

(38)- AUQAM, Fonds Marcelle-Gauvreau, extrait d’une lettre, 1936, cote 7P3g/50.

Marcelle voue très tôt une admiration sans borne à l’éminent savant. Elle fut grandement influencée par ses conseils. À 23 ans, elle quitte ses études de lettres et de philosophie comme il lui demande et s’inscrit à la faculté des sciences. En 1935, c’est avec l’encouragement du frère qu’elle fonde l’École de l’Éveil. Quatre ans plus tard, elle accepte d’affilier son école au Jardin botanique de Montréal pour respecter les désirs du savant. Elle écrit alors : “ Je consacrerai ma vie vraisemblablement à l’éducation. Le frère Marie-Victorin m’assure qu’il y a là beaucoup plus d’avenir pour moi (39). ” Souvent le frère lui suggère même le lieu de ses vacances (40). Il semble qu’elle ait été subjuguée par la personnalité et le charisme du frère Marie-Victorin. Elle n’exprime à son endroit qu’éloge et enthousiasme. Ainsi, lors du visionnement d’un film sur les animaux d’Afrique au Musée d’histoire naturelle de New York, elle l’imagine comme Tarzan “ se défendant vaillamment contre les lions, les tigres, les rhinocéros et qui à la fin gagnait toutes les batailles! (41) ” À la même époque, un voyage en Minganie lui permet d’admirer le fameux chardon de Mingan, découvert quelques années plus tôt par l’auteur de “ La flore laurentienne ”. L’émotion la fait crier et se pâmer. “ J’ai failli mourir ”, avoue-t-elle (42). Son père qui reçoit ses confidences lui écrit : “ Ne te scandalise pas de cet amour qui, à tous les points de vue ne peut être que platonique. Inspire-t’en plutôt, pour contenir le tiens dans les bornes qu’il n’a jamais dépassées, mais assez largement ouvert pour y laisser s’épanouir ton âme et ton cœur de femme hypertrophiés de sciences et d’idéal (43). ” La mort de Marie-Victorin, le 15 juillet 1944, la laisse inconsolable. “ Toutes les fleurs du Jardin botanique me semblent tristes maintenant (44). ” “ Mon chagrin est si déchirant que je suis devenue muette (45). ”

(39)- AUQAM, Fonds Pierre-Dansereau, lettre de Marcelle Gauvreau du 19 novembre 1938, cote 22P1/260.

(40)- AUQAM, voir entre autres, Fonds Pierre-Dansereau, lettre du 17 août 1938 et lettre du 30 janvier 1938.

(41)- AUQAM, Fonds Marcelle-Gauvreau, Agenda, 27 décembre 1937, cote 7P3e/1.

(42)- AUQAM, Fonds Pierre-Dansereau, lettre du 17 août 1938, cote 22P1/260.

(43)- AUQAM, Fonds Marcelle-Gauvreau, lettre du Dr Joseph Gauvreau, 28 avril 1936, cote 7P3d/8

(44)- AUQAM, Fonds de la Société canadienne d’histoire naturelle, lettre de Marcelle Gauvreau du 28 juillet 1944, cote 15P2/233.

(45)- Idem, lettre du 11 août 1944.

Il ne faudrait pas croire que sa santé fragile la poussa à la morosité. Sa correspondance nous la montre souvent enjouée et même espiègle. Ceux qui l’ont bien connue parlent de sa bonne humeur, de son entrain, de sa joie de vivre. Son caractère passionné marié à une émotivité souvent contenue se devine à travers plusieurs de ses écrits. Par exemple, émerveillée par un voyage à NewYork en 1937, en compagnie de son amie Madeleine Drolet, elle confesse : “ Ordinairement je crie tout bas : ce soir je n’en peux plus et je crie fort fort dans notre chambre (…) Nous avons passé presque entièrement la journée au Musée d’Histoire Naturelle où j’ai réellement failli perdre la tête (46)! ”

(46)- AUQAM, Fonds Marcelle-Gauvreau, Angenda, 27 décembre 1937, cote 7P3e/1.

Marcelle Gauvreau annonce un nouveau type de femme qui se développera surtout après 1960. Au début de sa carrière, elle partage cependant avec la majorité de ses concitoyens une conception plutôt traditionnelle de la place de la femme dans la société. Désirant faire carrière comme professeur à l’Université de Montréal, elle y renonce prétextant la crise économique. “ Une femme professeur serait un scandale dans les conditions présentes (47). ” À la même époque, lors d’un voyage d’herborisation au Saguenay/Lac-Saint-Jean, on la voit scandalisée par les idées de sa compagne Claire Morin. “ Cette Claire est étonnante quand on la connaît mieux. Une féministe enragée qui réclame pour les femmes les mêmes droits qu’ont les hommes (48) ”. Elle est également choquée d’entendre son amie parler “ contre les religieuses et de leurs manières d’éduquer les enfants. Certes, admet-elle, il y a des lacunes dans l’enseignement et l’éducation, mais pas au point de tout abattre et de ne désirer que l’école libre et l’instruction laïque (49) ”.

(47)- AUQAM, Fonds Pierre-Dansereau, Agenda, 27 décembre 1937, cote 7P3e/1.

(48)- AUQAM, Fonds Marcelle-Gauvreau, Agenda, 1er août 1937, cote 7P3e/1.

(49)- Idem.

Sur la question du féminisme, Marcelle Gauvreau évolue. Dans un texte inédit intitulé “ La femme et la science ”, elle professe que la majorité des qualités attribuées aux femmes “ ne sont pas tant des éléments de la féminité que des qualités individuelles et humaines que l’on retrouve indifféremment chez l’un et l’autre sexe (50) ”. À la fin des années 1950, lors de l’inauguration de la statue du frère Marie-Victorin au Jardin botanique, elle déplore que cette manifestation soit exclusivement masculine. Même Sylvia Daoust, la sculpteuse ayant réalisé la statue, n’a pas été invitée!

(50)- QUQAM, Fonds Marcelle-Gauvreau, s.d., cote 7P3b/166.

En conclusion, laissons la parole de son filleul, le cinéaste Claude Jutra qui, en 1982, se souvenait de sa tante comme une femme pleine “ de vitalité et d’énergie en même temps que de fragilité et de maladie. Deux mots la suivaient qu’on ne prononçait qu’à voix basse : tuberculose et poliomyélite. Sa jambe faible et rabougrie était un mystère sombre, qui ternissait un peu l’allégresse et la joie de vivre qu’elle transportait partout. Mais jusqu’à ses derniers jours, elle fut pour ceux qui l’ont connue une femme de tête et une femme de cœur, une femme exemplaire, une Québécoise qui nous fait honneur (51) ”.

(51)- Discours de Claude Jutra prononcé en 1982 lors d’une exposition sur Marcelle Gauvreau à l’UQAM.

BIBLIOGRAPHIE SOMMAIRE

CHAUVETTE, Louise Marcelle Gauvreau (1907-1968). “ Biographie d’une québécoise scientifique au milieu du XXe siècle ”, mémoire de maîtrise en histoire , Montréal, Université du Québec à Montréal, 1991.

GIGUÈRE, Georges-Émile, s.j. “ Marcelle Gauvreau et Marie-Victorin ”, Montréal, Bibliothèque des jeunes naturalistes, tract no 136, août 1972.

RUMILLY, Robert. “ Le frère Marie-Victorin et son temps ”, Montréal, Frères des Écoles chrétiennes, 1949.

TOUPIN, Janita. “ Essai de biobibliographie sur Marcelle Gauvreau, M. SC., directrice-fondatrice de l’École de l’Éveil ”, Montréal, École de bibliothéconomie de l’Université de Montréal, 1956.

 

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